La « bipolarité » de la jeunesse martiniquaise | Chronique


Avant de lire cette chronique, sachez qu’elle n’a en aucun cas été écrite dans le but de « critiquer » la jeunesse. Le terme « bipolaire » est largement utilisé au sens figuré dans la musique urbaine. Si  le mot  vous  choque, n’hésitez pas à le faire savoir.

Le but est tout simplement de permettre d’inciter les plus jeunes à ne pas calquer leur schéma de pensée sur ce qu’ils peuvent voir ou écouter dans les sources de divertissements de plus en plus « hard » à l’image de la société et garder leur authenticité malgré les influences. Le divertissement en lui même n’est pas du tout mis en cause.


Si je me permet d’écrire cet article, c’est parce que nous avons presque tous côtoyé ou fait partie de cette jeunesse à deux visages pouvant basculer de l’un à l’autre en peu de temps.

Lorsque je parle de « bipolarité », je ne parle pas de la maladie mentale bien sûr, mais de cette difficulté à respecter principes et valeurs et à être constant dans sa perception du monde. Je m’explique:

  • On peut aimer s’ambiancer sur de la trap bien sale parlant de drogues dures et de crimes en tout genre à longueur de journée sans y vois aucun inconvénient et s’indigner de temps en temps d’entendre qu’il y a de plus en plus de jeunes qui en sombrent dans la consommation ou le trafic, ou se demander quelle société et quelles valeurs on laissera à nos enfants
  • On peut aimer jouer à des jeux vidéos de gang de plus en plus réalistes, prendre plaisir à liquider virtuellement des êtres humains dans ce contexte et apprécier cet univers violent tout en s’inquiétant parfois de l’avenir et de l’impact de cette violence omniprésente sur la société.

Le sujet peut paraître inutile s’il ne s’agit que de jeux vidéos ou de musique mais si on observe la société, on peut se demander combien de fois après un crime ou un accident, n’avons nous pas déjà entendu des mères décrire leur enfant comme « serviable, gentil, adorable »? Beaucoup de gens en rigolent et malparlent, mais combien se sont déjà demandé si ce n’était pas vrai?

Dans la musique urbaine (que j’écoute) , on retrouve parfois des propos qui décrivent cette « bipolarité »: malgré un esprit conscient, les vieux démons ou la tentation sont trop puissants pour que l’on s’y tienne, exemple:

« An ni an gou pou le hardcore, malpwop sal é pa bon… é pou sa an ka mandé bondyé padon » (Keros-n – Sak pasé)

 

« Je suis pire que ce qu’ils imaginent, parfois la violence me fascine: bipolaire est mon profil, mon passé rend mon présent d’argile » (Kery James – Post scriptum)

Combien de jeunes qui paraissaient « de bonne famille » ont fini dealers, gangsters voir consommateurs de drogues dures? On vit dans une société où la fin n’est plus le seul critère à justifier les moyens et ou la criminalité est devenue un critère de promotion sociale chez les jeunes: certains petits frères veulent faire de bonnes actions mais pas sans s’être bâtit une solide street crédibilité pour prouver qu’on a aussi été un thug et qu’on a déjà fait du sale avant d’être un ange, donc ne participe-t-on pas à la glorification du sale et à ce cercle vicieux?


La nature a horreur du vide donc tant que nous ne trouverons pas ensemble cette chose qui nous maintiens en dehors, nous restons dans la spirale. Un chanteur de trap martiniquais connu qui avait arrêté la musique à récemment refait son  apparition sous un nouveau nom de scène: il exprime aujourd’hui sa chrétienté à travers ses textes. Sans cet ancrage à une foi ou un objectif de vie clairement défini, il est difficile voire impossible d’ échapper à ce cercle vicieux.

Je tiens à préciser qu’il n’y a aucune intention de critiquer qui que ce soit à travers cet article, et encore moins  une initiative aussi positive.  Des excuses ont tout de même même été présentées à l’artiste en question pour l’avoir cité mais mes propos étaient tout sauf malveillants.

Cet avis ne concerne que moi, mais je ne pense pas que la religion soit le seul moyen de s’éloigner de cette bipolarité et de cet attirance pour la criminalité (si je dis cela ce n’est pas du tout pour juger les choix de l’artiste mais je m’adresse aux jeunes qui aimeraient changer de vision sans pour autant « entrer dans la religion », cependant chacun est libre de choisir sa propre spiritualité)*.

Il est aussi possible de rester soi même avec ses imperfections et d’apprendre à mieux nous connaître, se réapproprier nos racines et se définir une voie commune qui mobilise notre motivation pour d’autres choses.


Je ne suis pas la en train de comparer les chanteurs de trap aux auditeurs mais comme on dit en créole « si pa ni soutirè pa ni volè » (ce qui signifie que rien ne sert de chercher un coupable, nous le sommes tous sans exception*) . Les chanteurs de trap ne chantent en général que leur quotidien et contrairement à ce que beaucoup pensent, ils ne le font pas toujours avec fierté: ils ne font que livrer leurs états d’âme sur une bande sonore.

Si on tend correctement l’oreille, il n’est pas que question d’être fier de vendre de la drogue… D’autres thèmes sont souvent abordés comme le sentiment de culpabilité, l’espoir de jours meilleurs, l’appel des vieux démons qui vont à l’encontre de sa bonne volonté…

Exemple:

« Alé retour Co***ne épi Sh*t, an ka attenn bondyé fè mwen an signe » (Mercenaire – Point-à-Pitre)

 

« Bondyé padon fo an débrouyé mwen, a kaz an mwen an ni an mini mwen » (Lyrrix)

Ce ne sont que des exemples, mais ce que je veux dire par la c’est que si ces artistes étaient sans sentiments et intelligence, ils ne feraient pas de musique à texte. Si les plus jeunes auditeurs ont un intérêt pour ce genre de musique, c’est qu’ils se reconnaissent quelque part dans le personnage, en dehors du deal ou de la street life. Il y à cette chose qui provoque l’empathie pour l’artiste et selon moi il s’agit du coté « bipolaire » assumé , faible face aux tentations, comme tout le monde finalement…

Il n’y a qu’ensemble qu’on trouvera la voie qui nous mènera vers la cohérence avec nous même. Si vous souhaitez que l’on partage cette quête, vous pouvez suivre ce blog que ce soit sur les réseaux sociaux ou non, et peu importe si vous êtes un « bon chrétien », un thug ou un ex taulard etc.

La question n’est même pas de changer nos habitudes de vie ou d’arrêter d’écouter tel ou tel style de musique, mais juste de réfléchir ensemble sur notre avenir parallèlement à tout ça.

Je ne suis personne pour juger qui que ce soit, juste un jeune martiniquais comme un autre qui cherche à se réapproprier ses racines et espérant qu’on puisse prendre conscience ensemble de la destruction mentale qui a été opérée sur le peuple, à commencer par nôtre identité. Sé nou mèm, je n’ai aucune solution à apporter étant concerné mais je ne fais que la chercher en partageant mes idées avec vous.

*Précisions

Fabrice

En complément à cet article:

Faire la part des choses…

 

 


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